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3 août 2009 1 03 /08 /août /2009 14:59



Texte étudié

La Vérité toute nue
        Sortit un jour de son puits ;
Ses attraits par le temps étaient un peu détruits,
        Jeune et vieux fuyaient sa vue :
La pauvre Vérité restait là morfondue,
Sans trouver un asile où pouvoir habiter.
        À ses yeux vient se présenter
        La Fable richement vêtue,
        Portant plumes et diamants,
        La plupart faux, mais très brillants.
        Eh ! Vous voilà ! bonjour, dit-elle :
Que faites-vous ici seule sur un chemin ?
La Vérité répond : vous le voyez, je gèle :
        Aux passants je demande en vain
        De me donner une retraite,
Je leur fais peur à tous. Hélas ! je le vois bien,
        Vieille femme n’obtient plus rien.
        Vous êtes pourtant ma cadette,
        Dit la Fable, et, sans vanité,
        Partout je suis fort bien reçue ;
        Mais aussi, dame Vérité,
        Pourquoi vous montrer toute nue ?
Cela n’est pas adroit. Tenez, arrangeons-nous ;
        Qu’un même intérêt nous rassemble :
Venez sous mon manteau, nous marcherons ensemble.
        Chez le sage, à cause de vous,
        Je ne serai point rebutée ;
        À cause de moi, chez les fous
        Vous ne serez point maltraitée.
Servant par ce moyen chacun selon son goût,
Grâce à votre raison et grâce à ma folie,
        Vous verrez, ma sœur, que partout
        Nous passerons de compagnie.

« Pour vivre heureux, vivons caché »

Fables

 

Ecrivain français du XVIII°siècle et petit neveu de Voltaire, Jean-Pierre Claris de Florian fut notamment connu et reconnu pour ses talents de fabulistes. Né en 1755 dans les Basses Cévennes au sein d’une famille de tradition militaire, il choisira cependant une carrière dans la littérature, soutenu et protégé par son oncle, le duc de Penthièvre. Il entrera à l’académie française en 1788 mais quelques années plus tard, en 1794, il mourra suite à la captivité qu’il dut subir lors de la Révolution.

En 1792, Jean-Pierre Claris de Florian publie la fable et la vérité, premier apologue satirique de son recueil : Fables. Par ce texte l’auteur met en scène deux femmes, la fable richement vêtue et la vérité vieille et nue, personnification de la vérité et du mensonge.

Aussi pouvons-nous nous demander comment l’auteur s’y prend-il pour transmettre sa morale.

Nous verrons tout d’abord la double personnification présente dans ce texte, avant de porter notre attention sur la dimension polémique de cette fable.

 

I. La double personnification

 

1.1 L’hideuse vérité...

 

  • Une personnification péjorative

 

On remarque qu’une première partie de la fable (du vers 1 à 6) est dédiée à la présentation péjorative de la vérité.

- La vérité est mise en scène dès le premier vers par « La vérité toute nue ». Il s’agit là d’une personnification qui se prolongera tout au long de la fable. De plus, le fait qu’elle soit nue donne l’idée de pauvreté. Celle-ci se remarque aussi par « ses attraits par le temps étaient un peu détruits » ce qui indique qu’en plus d’être nue et sans logis, la femme est vieille et laide. « Vielle femme n’obtient plus rien » conforte cette proposition. Elle a cependant été belle comme nous l’indique l’utilisation de l’expression « par le temps ». De plus, « pauvre » dans « la pauvre vérité » insiste sur la pauvreté de la vieille femme. « Sortit un jour de son puits. » Le puit étant un trou, il fait référence à l’abîme dans lequel la vérité due rester cloîtrer. Nouvelle idée de pauvreté accentuée par un sentiment de rejet. Celui-ci se remarque aussi par « jeunes et vieux fuyaient à sa vue ». Par ce 4ème vers, toute la société est représentée, et toute celle-ci fuie devant la vérité. Le rejet se ressent également dans « La pauvre vérité restait là morfondue, sans trouver un asile où pouvoir habiter » et « Aux passants je demande en vain de me donner une retraite, je leur fais peur à tous : hélas ! Je le vois bien, vieille femme n’obtient plus rien. ». Par ces deux citations nous pouvons noter le rejet et la tristesse ressentie par la vérité. Celle-ci demande un gîte mais fait fuir tous ceux à qui elle le sollicite. De plus, le narrateur externe et omniscient de ce texte trahit sa position avec l’adjectif « pauvre » : il est compatissent ce qui accentue un peu plus la pitié ressentie par le lecteur.  L’exclusion de la vieille femme par la société se note par la présence de termes caractérisant des lieux, mis en relation par d’autres représentant la solitude, la pauvreté ou la tristesse comme « toute nue » (mit pour la pauvreté) et « puits » (caractérisant son habitation précaire), « là » (adverbe qui indique qu’elle traîne), « morfondue » (tristesse) et « asile » (foyer décent), « chemin » (se rapproche avec « là ») et « seule » (solitude).

- On remarque quelques allitérations dissonantes dans la description de la vérité comme par exemple en « -té » où le son produit n’est pas mélodieux. Ce qui met un peu plus le lecteur dans la condition choisie par l’auteur.

 Ainsi, la vérité est personnifiée en une femme, pauvre, laide, nue, sans foyer, seule, triste et rejetée de la société.

 

1.2 ...qui s’oppose à la beauté de la fable

 

  • Une personnification méliorative

 

A partir du 7ème vers entre en scène une nouvelle femme : la fable.

- Comme pour la vérité, la fable est une personne comme nous l’indique des personnifications comme « richement vêtue », « dit-elle »...

- « A ses yeux vient se présenter » la fable est plus sociable que la vérité ; elle n’hésite pas à venir voir cette dernière. On remarque aussi que tout au long du texte, la fable maîtrise le discours. En effet l’interjection « Eh ! » dans « Eh ! Vous voilà ! Bonjour, dit-elle » montre qu’elle n’a aucune difficulté à aller voir les autres. Il semblerait qu’elle soit plus extravertie.

- De plus, « cela n’est pas adroit : tenez arrangeons-nous » montre que la fable semble avoir le cœur sur la main, elle semble être prête à aider la vérité...

- Cependant, elle pose une question « Pourquoi vous montrez-vous toute nue ? » sans en attendre la réponse. Elle tente en effet de séduire, voire de corrompre la vérité pour parvenir à ses fins. Elle veut être bien vue de tous comme nous l’indique la suite de sa réplique : « Chez le sage, à cause de vous, je ne serai point rebutée... »

- L’expression « sans vanité » montre que dans son discours avec la vérité, la fable pèse ses mots ce qui conforte l’idée de séduction par la parole.

- Celle-ci est populaire comme nous l’indique « partout je suis fort bien reçue ».

- Elle est riche bien que se ne soit parfois que des artifices « la fable, richement vêtue, portant plumes et diamants, la plupart faux, mais très brillants. »

- On note une comparaison avec « vous êtes pourtant ma cadette » qui insiste sur le fait que la fable soit plus belle que la vérité.

Ainsi, la fable est perçue comme une belle femme, aimable, extravertie, bien avec tous, modeste, riche...cependant, on note que dans son discours, elle cherche à aider dans son intérêt...la fable est une séductrice.

 

Ainsi nous avons vu que Florian oppose le mensonge et la vérité grâce à la personnification en deux femmes d’allures radicalement distinctes. Nous verrons dans un second temps l’aspect polémique de cette fable.

 

 

 

II. Une fable satirique

 


2.1 Le rôle des personnages par rapport à la morale

 

  • Le rôle de la vérité

 

- On note un rapprochement entre « La vérité toute nue » et l’expression, « se mettre à nu », qui  signifie « tout dévoiler s’en omettre de détail ».

- De plus dans « Sortit un jour de son puits. », « un jour » nous donne l’idée que, d’après la morale, la vérité n’est pas souvent dévoilée.

- « Jeunes et vieux fuyaient à sa vue », comme vu précédemment, la société rejette la vérité. Mais sa va plus loin, tous ont peur d’elle, ce qui implique du point de vue de la morale que « toute vérité n’est pas bonne à dire ou à entendre ».

- « je demande en vain une retraite » insiste sur le fait que peu de gens sont près à dire la vérité en sachant ce que cela impliquerait...sauf peut-être les sages comme nous l’indique « chez le sage, à cause de vous, je ne serai point rebutée ». Par ces deux vers, on note que selon Florian, la majorité de la société se compose de personnes malhonnêtes et que peu de monde est « sage », c’est-à-dire francs.

 

  • Le rôle de la fable

 

- A l’inverse de la vérité, la fable séduit. Elle est « partout fort bien reçue » ce qui implique, dans le contexte de la morale, que le mensonge paraît plus avantageux au plus grand nombre. « Partout » est mit pour la société.

- Comme vu précédemment, la fable utilise des artifices « la fable, richement vêtue, portant plumes et diamants, la plupart faux, mais très brillants. ». Il s’agit là pour Florian de montrer que le mensonge paraît être un atout séduisant, mais en réalité, il ne repose sur rien de concret.

- Par contre, « À cause de moi, chez les fous vous ne serez point maltraitée » indique que les nobles, puisque « fous » représente la noblesse, sont d’habituels menteurs.

 

Ainsi au-delà de la personnification, la fable et la vérité représentent  le mensonge et la sincérité dans la société. Florian montre que la majeure partie des gens ment et plus particulièrement la noblesse (qui possède le pouvoir). A l’inverse, peu de personnes sont franches. Les « sages » ou plutôt les philosophes le sont. L’auteur montre aussi que le mensonge est plus séduisant a employé bien que pour lui, elle n’est que de la poudre aux yeux et ne vaut pas la franchise. Il donne implicitement son avis sur la question.

 

2.2 L’utilisation de la Fable

 

La fable est souvent utilisée pour dénoncer les travers de la société comme l’a notamment fait La Fontaine. L’atout de ce genre étant la morale qui imprime un message dans la conscience du lecteur.

- La morale de ce texte est : « Chez le sage, à cause de vous, je ne serai point rebutée ; a cause de moi, chez les fous, vous ne serez point maltraitée ». Elle signifie que pour fonctionner mensonge et sincérité doivent se lier ensemble. Ainsi, pour l’auteur, le mensonge n’est pas répréhensible lorsqu’il est ponctué d’une part de vérité. Cependant lorsque la vérité est nue, elle fait fuir, tandis que quand le mensonge est seul, il séduit mais se fait réprouver tout de même par les philosophes et les sages. On note alors une approche didactique de la part de l’auteur qui herche à enseigner qu’une vérité ne peut être dite sans une part de mensonge.

- Une deuxième leçon est à tirer de cette fable. En effet, on note que la morale fait mention des « fous », ou plutôt des nobles. A l’époque où Florian écrit, la noblesse vient à peine d’être renversée ; c’est elle qui possédait le pouvoir. L’auteur accuse cette classe de constamment mentir ce qui implique une dimension beaucoup plus satirique que didactique. Curieusement, il se fera enfermé le 9 thermidor pour avoir soit disant, soutenu la noblesse qu’il condamne avant 1792...mais il sera relâché.

- On peut aussi découper ce texte en trois suivant les trois temps employé. Dans un premier temps, du vers 1 à 6, l’auteur utilise l’imparfait de description pour justement décrire la vérité. S’en suit le présent de vérité général (vers 7 à 25) qui, dans la satire, à pour vocation d’affirmer une vérité toujours d’actualité quelque soit l’époque. Puis on note le futur qui clôt le schéma énonciatif. 

- Les rimes sont en grande majorité pauvres (19/33 vers), on note cependant des rimes suffisantes (6/33) et riches (8/33)

- Les rimes sont tantôt féminines (16/33), tantôt masculines (17/33).

- On note l’utilisation de rimes embrassées («  La vérité [...] vue », « La pauvre [...] vêtue », « De me donner [...] ma cadette », « cela n’est pas adroit [...] à cause de vous ») et croisés (« Eh ! [...] je demande en vain », « Dit la fable [...] toute nue », « Je ne serai point rebutée [...] chacun selon son goût ».) On note un doublé « Portant plumes et diamants, la plupart faux, mais très brillants. » et un tercet « Grâce à votre raison [...] nous passerons de compagnie ».

- L’auteur utilise une métrique quelconque, différente pour chaque vers. On passe en effet de vers à 7 syllabes à d’autres en alexandrins ce qui créait un effet de surprise, de saisie chez le lecteur.

- Les sons des rimes employés pour présenter la vérité ou pour la faire parler son moins beau que ceux utilisés pour la fable. En effet on note pour cette première des « -té », « -truit », « traite » qui donne une impression oppressant...tandis que pour la fable, les sons sont beaucoup plus harmonieux « -emble », « -oût », « -i », « -u »...L’auteur forge un contraste sonore entre les personnages opposés.

Ainsi les caractéristiques de la fable permettent à Florian de jouer sur les sons et créer une ambiance autour des personnages qu’il fait s’opposer. Il joue sur l’impression de saisissement pour faire encrer son message de la conscience de ses lecteurs.

 

Ainsi, Jean-Pierre Claris de Florian nous propose une fable qui cherche à dénoncer la noblesse tout en expliquant l’atout de concilier mensonge et vérité. Pour cela, il utilise l’apologue qui, par les rimes et les jeux de tonalités, lui permet de faire passer un message saisissant.

D’autres ont utilisé la fable comme notamment La Fontaine et le Lion et le Cerf.

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