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3 août 2009 1 03 /08 /août /2009 15:13



Texte étudié


"La raison est à l'égard du philosophe, ce que la grâce est à l'égard du chrétien. La grâce détermine le chrétien à agir; la raison détermine le philosophe.

Les autres hommes sont emportés par leurs passions, sans que les actions qu'ils font soient précédées de la réflexion: ce sont des hommes qui marchent dans les ténèbres; au lieu que le philosophe dans ses passions mêmes, n'agit qu'après la réflexion; il marche la nuit, mais il est précédé d'un flambeau.

La vérité n'est pas pour le philosophe une maîtresse qui corrompe son imagination, & qu'il croie trouver partout; il se contente de la pouvoir démêler où il peut l'appercevoir, Il ne la confond point avec la vraisemblance; il prend pour vrai ce qui est vrai, pour faux ce qui est faux, pour douteux ce qui est douteux, & pour vraisemblable ce qui n'est que vraisemblable. Il fait plus, & c'est ici une grande perfection du philosophe, c'est que lorsqu'il n'a point de motif propre pour juger, il fait demeurer indéterminé.

L'esprit philosophique est donc un esprit d'observation & de justesse, qui rapporte tout à ses véritables principes; mais ce n'est pas l'esprit seul que le philosophe cultive, il porte plus loin son attention & ses soins.

L'homme n'est point un monstre qui ne doive vivre que dans les abîmes de la mer, ou dans le fond d'une forêt: les seules nécessités de la vie lui rendent le commerce des autres nécessaire; & dans quelqu'état où il puisse se trouver, ses besoins & le bien être l'engagent à vivre en société. Ainsi la raison exige de lui qu'il connoisse, qu'il étudie, & qu'il travaille à acquérir les qualités sociables.

Notre philosophe ne se croit pas en exil dans ce monde; il ne croit point être en pays ennemi; il veut jouir en sage économe des biens que la nature lui offre; il veut trouver du plaisir avec les autres: & pour en trouver, il en faut faire: ainsi il cherche à convenir à ceux avec qui le hasard ou son choix le font vivre; & il trouve en même tems ce qui lui convient: c'est un honnête homme qui veut plaire & se rendre utile.

La plupart des grands à qui les dissipations ne laissent pas assez de tems pour méditer, sont féroces envers ceux qu'ils ne croient pas leurs égaux. Les philosophes ordinaires qui méditent trop, ou plutôt qui méditent mal, le sont envers tout le monde; ils fuient les hommes, & les hommes les évitent. Mais notre philosophe qui sait se partager entre la retraite & le commerce des hommes, est plein d'humanité. C'est le Chrémès de Térence qui sent qu'il est homme, & que la seule humanité intéresse à la mauvaise ou à la bonne fortune de son voisin. Homo sum, humani à me nihil alienum puto.

Il seroit inutile de remarquer ici combien le philosophe est jaloux de tout ce qui s'appelle honneur & probité. La société civile est, pour ainsi dire, une divinité pour lui sur la terre; il l'encense, il l'honore par la probité, par une attention exacte à ses devoirs, & par un désir sincère de n'en être pas un membre inutile ou embarrassant. Les sentimens de probité entrent autant dans la constitution méchanique du philosophe, que les lumières de l'esprit. Plus vous trouverez de raison dans un homme, plus vous trouverez en lui de probité. Au contraire où règne le fanatisme & la superstition, règnent les passions & l'emportement. Le tempérament du philosophe, c'est d'agir par esprit d'ordre ou par raison; comme il aime extrêmement la société, il lui importe bien plus qu'au reste des hommes de disposer tous ses ressorts à ne produire que des effets conformes à l'idée d'honnête homme. "


Lecture Analytique


Extrait de l’article « Philosophe » écrit par Dumarsais pour l’Encyclopédie, ce texte sort de sa fonction didactique pour peindre un portrait élogieux, dénué d’objectivité, de la philosophie des Lumières. Grammairiens de profession, César Chesneau Dumarsais (1676-1756) fut notamment connu pour son ouvrage de rhétorique intitulé : Traité des tropes. L’article suivant commandé à Dumarsais par Diderot et d’Alembert n’est pas de toute évidence un article d’encyclopédie, mais semble davantage être un texte polémique faisant l’éloge des philosophes du XVIIIème.

Aussi pouvons-nous nous demander comment Dumarsais s’y prend-il pour encenser les penseurs dans un recueil dont le but principal est d’instruire de manière objective.

Nous analyserons dans un premier temps les louanges que l’auteur fait de ses amis, avant de porter notre attention sur la comparaison que Dumarsais établi entre les philosophes et les hommes.

 

I. Un portrait élogieux structuré

 

- Dans le premier paragraphe, Dumarsais expose son idée force : la raison du philosophe est une chose sacrée.

- Dans le deuxième paragraphe, l’auteur met en relation le penseur avec les autres hommes pour accentuer le rôle de celui-ci. Il utilise la métaphore du flambeau pour caractériser la pensée du philosophe, et n’hésite pas à la mettre en relation avec l’obscurité, démontrant ainsi le rôle de guide du théoricien (antithèse).

- Dans le troisième paragraphe, le grammairien explique que la vérité découle chez le philosophe, d’une étude minutieuse, celui-ci cherchant à être objectif. On note une métaphore avec la « maîtresse », ce qui implique que le penseur ne reçoit pas ses informations d’une tierce personne, mais recherche des faits à la source. Il y a aussi un parallélisme syntaxique visant à accentuer les qualités énoncées.

- Le 4ème § est une transition visant à résumé les idées développées (pour mieux les accentuer) tout en faisant un parallèle avec la suite de l’argumentaire. Les philosophes est décrit comme étant méticuleux et équilibré.

- Le 5ème § explique que le philosophe est sociable, et se mêle à la société pour mieux la comprendre. Présence d’une antithèse entre le penseur et la bête. Celle-ci n’étant pas doué de pensée, et ne partageant pas la vie sociale.

- Le 6ème § commence par « notre », ce qui implique que Dumarsais cherche à le placer plus près des lecteurs et donc du peuple. Ainsi, il est comme « nous ». Le philosophe est ici représenté comme un honnête homme, sage et utile. Il fait une étude équilibrée de la société pour l’aider à se développer au mieux.

- Le 7ème § décrit le philosophe comme plein d’humanité : celui-ci ne se retranchant par, et ne critiquant pas la société. Dumarsais semble ici banaliser le travail des penseurs de son époque.

- Le 8ème § montre l’amour que le théoricien a pour la société qu’il cherche à faire s’améliorer, sans pourtant lui nuire. Le terme jaloux met l’accent sur les défauts que ce dernier peut avoir. Il répète ensuite dans ce même § ces idées principales, en faisant intervenir la superstition qui est pour lui condamnable.

- On note aussi l’utilisation du présent de vérité générale, tandis que le subjonctif sert à mettre en avant des hypothèses tout comme les marques de concessions repérables par « mais »...

- On trouve aussi des articulateurs logiques et une forte ponctuation pour que le lecteur puisse suivre les pensées du théoricien. Tandis que la présence de figures de style, de répétitions (le terme philosophe étant de très nombreuse fois répété) et de parallélisme syntaxique, servent à la fois à banaliser le travail du penseur (on le cite plusieurs fois pour inhiber son aspect dangereux aux yeux de tous) et pour mettre l’accent sur les qualités de ces derniers.

Le philosophe est perçu par Dumarsais comme l’œil externe de la société. Externe ? Pas tout à fait car selon l’auteur, le penseur sait aussi bien prendre congé de la société pour mieux l’analyser que s’incérer à elle et ainsi la comprendre au mieux. Toutefois, ses idées sont toujours emprises d’objectivité et d’équilibre, et son là pour améliorer la société civile, et non  la dénigrer. Il se compose alors de qualités intellectuelles et sociales.

 

Ainsi nous avons vu la manière élogieuse qu’empreinte Dumarsais pour définir le philosophe. Mais pourquoi le compare t-il aux hommes ? C’est ce que nous verrons dans un second temps.

 

II. Une comparaison entre le philosophe et les hommes 

 

- « La raison [...] le philosophe » par cette 1ère phrase, Dumarsais distingue le philosophe des chrétiens et des superstitieux ; lui possédant un atout : la raison.

- « les autres hommes », avec « autres » mit pour marquer la différence.

- « ce sont des hommes [...], au lieu que le philosophe... » Nouvelle démarcation : le philosophe est le guide du genre humain.

- 5ème § : Comme l’homme, le philosophe vit en société et s’en imprègne pour mieux l’étudier.

- « Notre philosophe... » Le philosophe est vu ici comme un semblable qui à pour atout d’aider/guider le tout humain.

- « c’est un honnête homme qui veut plaire et se rendre utile » on note ici une banalisation du philosophe qui, selon Dumarsais, est un homme tout ce qu’il y a de plus humain, qui possède néanmoins de nombreuses qualités.

- « ils fuient les hommes, et les hommes les évitent » Dumarsais explique ici qu’une minorité de philosophes sont anachorètes, mais pas tous...il invite le lecteur à ne pas faire de généralité.

- « mais notre philosophe [...] est plein d’humanité » Une nouvelle fois, l’auteur insiste sur le fait que le philosophe est une personne normal, qui pense cependant différemment.

- « Homo sum, humani a me nihil alienum puto » même chose redite avec plus d’esprit.

- « le philosophe est jaloux » il a donc des défauts ; ainsi il est humain.

- « la société civile est [...] une divinité » il aime les hommes et cherche à parfaire la société.

- « il lui apporte bien plus qu’au reste des hommes » le philosophe a pour but de donner les « ressorts à  ne produire que des effets conformes à l’idée d’honnête homme ».

De ce fait le philosophe est comparé à l’Homme pour mieux montrer le fait qu’il en soit lui-même un qui toutefois, pense différemment et  a pour but de faire avancer la société.

 

Ainsi, nous avons vu que Dumarsais à une façon bien particulière de définir le philosophe : il fait un éloge du penseur en accentuant sur ses qualités avant de le mettre en relation avec les hommes et ce, pour mieux banaliser ses travaux.

Nous aurions pu voir la place de ce texte dans le mouvement des Lumières.

Nous remarquons qu’aujourd’hui, le philosophe est encore présent, comme par exemple Jean-Marie Gustave Le Clézio qui, comme ses homologues du XVIII siècle ou encore Bouddha, cherche le bonheur enfoui dans la mémoire humaine.

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