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3 août 2009 1 03 /08 /août /2009 15:24



Texte étudié :


« Tant de raisonneurs ayant fait le roman de l’âme, un sage est venu qui en a fait modestement l’histoire. Locke a développé à l’homme la raison humaine, comme un excellent anatomiste explique les ressorts du corps humain. Il s’aide partout du flambeau de la physique; il ose quelquefois parler affirmativement, mais il ose aussi douter. Au lieu de définir tout d’un coup ce que nous ne connaissons pas, il examine par degrés ce que nous voulons connaître. Il prend un enfant au moment de sa naissance, il suit pas à pas les progrès de son entendement; il voit ce qu’il a de commun avec les bêtes, et ce qu’il a au-dessus d’elles; il consulte surtout son propre témoignage, la conscience de sa pensée. 

« Je laisse, dit-il, à discuter à ceux qui en savent plus que moi, si notre âme existe avant ou après l’organisation de notre corps; mais j’avoue qu’il m’est tombé en partage une de ces âmes grossières qui ne pensent pas toujours, et j’ai même le malheur de ne pas concevoir qu’il soit plus nécessaire à l’âme de penser toujours qu’au corps d’être toujours en mouvement. » 

Pour moi, je me vante de l’honneur d’être en ce point aussi simple que Locke. Personne ne me fera jamais croire que je pense toujours; et je ne me sens pas plus disposé que lui à imaginer que quelques semaines après ma conception j’étais une fort savante âme, sachant alors mille choses que j’ai oubliées en naissant, et ayant fort inutilement possédé dans l’uterus des connaissances qui m’ont échappé dès que j’ai pu en avoir besoin, et que je n’ai jamais bien pu reprendre depuis. 

Locke, après avoir ruiné les idées innées, après avoir bien renoncé à la vanité de croire qu’on pense toujours, ayant bien établi que toutes nos idées nous viennent par les sens, ayant examiné nos idées simples, celles qui sont composées, ayant suivi l’esprit de l’homme dans toutes ses opérations, ayant fait voir combien les langues que les hommes parlent sont imparfaites, et quel abus nous faisons des termes à tout moment; Locke, dis-je, considère enfin l’étendue, ou plutôt le néant des connaissances humaines. C’est dans ce chapitre qu’il ose avancer modestement ces paroles: Nous ne serons peut-être jamais capables de connaître si un être purement matériel pense ou non.

Ce discours sage parut à plus d’un théologien une déclaration scandaleuse que l’âme est matérielle et mortelle. Quelques Anglais, dévots à leur manière, sonnèrent l’alarme. Les superstitieux sont dans la société ce que les poltrons sont dans une armée: ils ont et donnent des terreurs paniques. On cria que Locke voulait renverser la religion: il ne s’agissait pourtant point de religion dans cette affaire; c’était une question purement philosophique très indépendante de la foi et de la révélation; il ne fallait qu’examiner sans aigreur s’il y a de la contradiction à dire: La matière peut penser, et Dieu peut communiquer la pensée à la matière. Mais les théologiens commencent, trop souvent par dire que Dieu est outragé quand on n’est pas de leur avis. »


Lecture Analytique

En 1726, une dispute oppose François-Marie Arouet dit Voltaire avec le chevalier de Rohan. Plein de mépris et d’amertume pour ce bourgeois sans nom, le philosophe voudrait une réparation par les armes. Mais une lettre l’envoie à la Bastille pour méditer ce qu’il en coûte à un roturier de s’en prendre à un gentilhomme. Peu après, il sera autorisé à s’exiler en Angleterre où penser n’est pas un crime. De son voyage naîtra les Lettres philosophiques, « première bombe lancée contre l’ancien régime » (selon Lanson).

 

Dans l’extrait suivant de la lettre XIII intitulé « Sur Locke », Voltaire entreprend un travail de vulgarisation de la science. Aussi pouvons-nous nous demander comment le philosophe s’y prend-il pour banaliser le progrès, qui fait tant peur aux croyants.

 

Nous analyserons dans un premier temps la dimension polémique de l’œuvre en notant la manière que Voltaire a d’exprimer ses opinions, son empathie et son antipathie. Puis nous porterons notre attention sur le travail de banalisation, remarquable par le goût que l’auteur a pour les sciences, ainsi que par l’accusation que celui-ci fait du religieux.

 

I. Une œuvre polémique...

 

A. Exposition des opinions philosophiques de Voltaire

 

  • Un texte structuré :

 

- Au paragraphe 1 (1 à 8) : Présentation du sujet de la lettre : le philosophe anglais John Locke et ses travaux.

- Au paragraphe 2 (9 à 12) : Illustration des propos tenus dans le 1er § par une citation extraite de Essai philosophique concernant l’entendement humain (1690). Voltaire intègre dans son texte une première idée philosophique : Quand la pensée se manifeste t-elle chez l’homme ? Peut-on penser continuellement ?

- Au paragraphe 3 (13 à 18) : Prise de position de Voltaire : ce dernier partageant les idées de Locke.

- Au paragraphe 4 (19 à 23) : L’auteur résume une seconde idée issue du philosophe anglais ; pour lui, les idées proviennent des sens.

- Au paragraphe 5 (24 à 26) : Troisième idée avancée par Voltaire par le biais d’une citation de Locke : Est-ce que la matière est-elle douée de pensée ?

- Au paragraphe 6 (27 à 28) : L’auteur compare l’idée énoncée avec celles des théologiens.

- Au paragraphe 7 (29 à 35) : Voltaire prend dans ce dernier paragraphe, position contre la religion et accuse les religieux de paniquer devant le progrès.

On remarque aussi l’utilisation de la première personne du singulier pour caractériser Voltaire ce qui montre que celui-ci s’implique clairement dans la défense de ses idées, ainsi que la troisième personne du singulier pour désigner Locke. Le principal temps de ce récit est le présent de l’indicatif qui est aussi utilisé pour décrire les expériences de Locke, bien que celui-ci soit déjà mort. Ce temps donne cependant plus de dynamisme au texte. Par ailleurs, bien que les phrases descriptives soient majoritairement longues, on note la présence de « ; », « , » et de « : » qui permettent à Voltaire de bien articuler sa pensée pour que le lecteur puisse la suivre au mieux. Même chose avec la présence d’articulateurs logiques comme « et », « mais », « toujours », « au lieu de », « après avoir » etc.

 

  • Des thermes incisifs

 

Le langage choisi par Voltaire, trahis les opinions de celui-ci. En effet, nous pouvons remarquer l’utilisation de nombreuses expressions péjoratives :

- « Tant de raisonneurs ayant fait le roman de l’âme... » (l.1) Les « raisonneurs » sont des penseurs dont les idées ne sont pas tangible. De plus, on peut noter une périphrase avec « le roman de l’âme » qui désigne les livres saints. Cependant, le terme « roman » insiste sur le fait que ces ouvrages soient de l’ordre de la fiction. Il s’agit donc d’une dépréciation de la religion.

- « au lieu de définir tout d’un coup ce que nous ne connaissons pas » (l.5) Nouvelle attaque de la religion. Pour Voltaire, les écrits religieux ne sont pas tangibles tout comme pour Locke avec : « Je laisse à discuter à ceux qui en savent plus que moi si notre âme existe avant ou après l’organisation... » (l.9). Pour ces philosophes, le religieux n’a que peut d’intérêt.

- « je me vante de l’honneur d’être en ce point aussi stupide que Locke » (l.13) Cette courte phrase met l’accent sur les opinions que Voltaire partage avec Locke. L’utilisation du qualificatif « stupide » donne davantage de poids à cette affirmation, ce qui laisse à penser que l’auteur désirait lors de sa rédaction, à choquer ses lecteurs.

- « j’étais une fort savant âme [...] j’ai pu en avoir besoin », utilisation de l’ironie pour dégrader la parole des théologiens.

- « Locke, après avoir ruiné les idées innées » (l.19) L’auteur porte ici atteinte aux théories de Descartes, pour qui les idées vraies sont innées. On note l’utilisation du verbe « ruiner » qui donne de l’impact à cette argumentation.

- « le néant des connaissances humaines » (l.24) Par cette expression, Voltaire s’en prend à l’esprit humain qui selon lui, est très limité.

- « Les superstitieux sont dans la société de que les poltrons sont dans une armée ; ils ont, et donnent des terreurs paniques » (l.30) Il s’agit d’une très nette dépréciation de l’esprit humain. A l’époque, l’une des plus grandes superstitions était de désobéir à Dieu. La recherche faisant parti de ce qui pourrait agacer le créateur, elle est vivement condamné par les théologiens (eux même le sont par Voltaire).

 

  • Voltaire : Un philosophe plus acerbe que son homologue anglais

 

Dans les citations de Locke, on remarque que le philosophe anglais ne semble pas être aussi catégorique que Voltaire.

- « Je laisse à discuter à ceux qui en savent plus que moi si notre âme existe avant ou après l’organisation [...] toujours en mouvement » Dans cette citation, Locke n’accuse pas explicitement la religion de créer une vérité irrationnel comme peut le faire Voltaire dans son texte. Au contraire, il dit juste ne pas s’intéresser au religieux pour mieux chercher l’origine scientifique de la pensée. Cette dernière est appelée « âme », il s’agit peut-être là d’une parade pour éviter la polémique en adoptant la conception de la pensée religieuse.

- « Nous ne serons jamais peut-être capables de connaître si un être purement matériel pense ou non. » Cette phrase est structurée de telle manière que le message semble moins prêter à la discorde que celui de Voltaire (où celui-ci parle du « néant des connaissances humaines »). Ceci est en parti dû à l’utilisation de la préposition « peut-être » qui introduit une concession.

 

Ainsi cet extrait appartient au registre polémique. Voltaire dénonce explicitement le frein au progrès intellectuel dû à la superstition. Pour se faire, il utilise les théories de Locke et structure son texte pour que ce dernier soit plus percutant.

 

B. Locke : Un philosophe éclairé contre l’obscurantisme religieux

 

  • Locke : un philosophe encensé

 

Lorsqu’il parle de Locke, Voltaire utilise un champ lexical très mélioratif :

- « un sage » Répété deux fois dans le texte, ce terme montre la sagesse, l’équilibre et la mesure du philosophe.

- « modestement » La modestie montre que Locke ne cherche pas à s’opposer clairement à la religion, mais tente plus humblement de chercher des solutions philosophiques.

- « un excellent anatomiste » Référence à l’anatomie, discipline qui exige des soins et de la méthode, et qui est très mal vue par les théologiens.

- « Il s’aide partout du flambeau de la physique » Le flambeau est l’image des Lumières et la démocratisation de la science fait partie de la lutte des philosophes pour le progrès.

- « Il ose quelquefois parler affirmativement, mais il ose aussi douter ». Le verbe « oser » montre que Locke sait que ses théories sont anticléricales. Il ne semble pourtant pas être catégorique dans ses avancements.

- « je me vante de l’honneur d’être aussi stupide que Locke » Litote obtenue par l’utilisation du mot stupide qui, dans le contexte de la phrase, signifie l’inverse du sens présupposé.

- « ...après avoir bien renoncé à la vanité » Locke ne semble donc pas être orgueilleux, et avance ses théories en toute modestie.

Ainsi, John Locke est véritablement encensé par Voltaire.

 

  • Une mise en relation entre la philosophie et le religieux

 

Locke est décrit dans ce texte comme un sage, modeste, dénué de vanité, qui prône la science et la méthode. Cependant, Voltaire va plus loin : Il met en relation la logique scientifique avec l’irrationnel religieux.

- « Tant de raisonneurs ayant fait le roman de l’âme, un sage est venu, qui en a fait modestement l’histoire » La dépréciation de la religion est mise en relation avec la sagesse et la modestie du philosophe anglais dont le travail fut de chercher le rationnel de l’âme humaine. On remarque une antithèse entre les termes « roman » (qui rappel la fiction) et « histoire » (qui se base sur des faits réels).

- « ...au lieu de définir tout d’un coup ce que nous ne connaissons pas, il examine par degrés ce que nous voulons connaître. » Par cette phrase, Voltaire met en relation l’irrationnel religieux avec la science tangible de Locke.

- « ...l’honneur d’être en ce point aussi stupide que Locke. Personne... » Mise en relation du nom du philosophe avec un nom commun, « personne », qui fait référence aux « raisonneurs ».

- « Ce discours sage est parut à plus d’un théologien une déclaration scandaleuse que l’âme est matérielle et mortelle. » Opposition des termes « sage » et « scandaleuse » (anaphore).

- « Mais les théologiens commencent trop souvent par dire que Dieu est outragé quand on n’est pas de leur avis » Présence du pronom personnel « on » qui fait référence à Voltaire, Locke ainsi qu’à tout ceux qui s’oppose aux idées religieuses. Très nette dépréciation des théologiens : pour Voltaire, ils tentent d’embrigader la population.

 

Ainsi, nous avons pu voir que par sa lettre, Voltaire fait l’éloge de la science et critique de manière catégorique l’obscurantisme religieux. Il reprend les idées de Locke qu’il met en relation avec celles des théologiens. Pour lui, seul la science est de source tangible.

 

Nous avons ainsi pu voir la dimension polémique de cette lettre, mais quand est-il du message et du but de celle-ci ? C’est ce que nous nous efforcerons d’étudier dans un second temps.

 

II. ...qui banalise le savoir

 

A. La banalisation du savoir

 

Par cette lettre consacrée au philosophe anglais Locke ainsi qu’à ses travaux, Voltaire entreprend un véritable travail de vulgarisation de la science et du progrès :

- « ...un sage est venu, qui en a fait modestement l’histoire » Voltaire parle ici de « l’histoire » de l’âme, banalisant ainsi le travail de Locke à une simple recherche de faits.

- « Locke a développé à l’homme la raison humaine comme un excellent anatomiste explique les ressorts du corps humain » L’anatomie est à l’époque très mal vue. Voltaire en parle comme s’il s’agissait d’une pratique courante.

- « Il s’aide partout du flambeau de la physique [...] il consulte surtout son propre témoignage, la conscience de sa pensée. » L’auteur décrit ici le cheminement intellectuel de Locke quand celui-ci cherche à résoudre une question philosophique. Cette description permet d’informer le lecteur, pour que celui-ci sorte de son ignorance sur ce sujet et permet de penser librement. Rien ne semble être une injure à Dieu dans ces travaux. On note aussi un parallélisme syntaxique  formait par la répétition de « il » avant chaque proposition, ce qui donne une rythmique au texte.

- « Locke, après avoir ruiné les idées innées [...] et quel abus nous faisons des termes à tous moments. » Par ce §, Voltaire explique que le travail de Locke consiste uniquement à suivre l’esprit humain pour en montrer les lacunes. L’utilisation du terme « examine » (du latin « examinare » qui signifie « peser, mettre en équilibre ») montre que Locke a uniquement un rôle d’observateur.

- « il ose avancer modestement ces paroles » La modestie de Locke, déjà remarquée par l’absence de « vanité », couplée avec le verbe « oser » montre que le philosophe affirme sans chercher à mettre le désordre dans les esprits.

- « Les superstitieux sont dans la société ce que les poltrons sont dans une armée ; ils ont, et donnent des terreurs paniques » Cette comparaison entre la superstition et la peur de la mort souligne que la terreur des théologiens n’est fondée que sur l’irrationnel. En effet, la plus grande superstition était d’avoir la peur de déplaire à Dieu. Pour Voltaire, cette frayeur de la science est condamnable.

- « On cria que Locke voulait renverser la religion [...] et si Dieu peut communiquer la pensée à la matière. » Dans le dernier §, tout le travail de banalisation du progrès par l’auteur se résume ici. On note la relation entre les termes « foi », « religion », « révélation » et le mot « philosophique », ainsi qu’une négation suivit d’une affirmation : « il ne s’agissait pourtant point de la religion [...] c’était une question purement philosophique ». Voltaire explique ici que Locke n’est qu’un scientifique qui ne cherche que des solutions sans pour autant vouloir s’en prendre à la religion.

 

 

B. La religion : Un obstacle au progrès

 

- On note aussi la présence d’un large champ lexical de l’esprit avec : « stupide », « croire », « pense », « imaginer », « oubliées », « savante », « connaissances », « rapprendre », « idées », « l’esprit », « connaître », « avis », « raisonneurs », « sage », « raison », « entendement », « témoignage », « conscience », « pensée » etc. Tous ces termes font référence à l’intellect et font de la philosophie, la discipline du sage.

- « au lieu de définir tout d’un coup ce que nous ne connaissons pas », Voltaire dégrade les paroles religieuses qui sont pour lui de l’ordre de l’imaginaire.

- « personne ne me fera jamais croire que je pense toujours » Impression d’obstacle due au fait que des personnes (les théologiens) cherchent à imposer leurs conceptions.

- « j’étais une fort savant âme [...] j’ai pu en avoir besoin », utilisation de l’ironie pour dégrader la parole des théologiens (comme vu précédemment).

- « Locke, après avoir ruiné les idées innées... » Cette citation donne l’idée d’une destruction par Locke, de l’obstacle précité.

- « Les superstitieux sont dans la société ce que les poltrons sont dans une armée, ils ont, et donnent des terreurs paniques. » ainsi que « Mais les théologiens commencent trop souvent par dire que Dieu est outragé quand on n’est pas de leur avis » Accusation limpide de la religion. Pour Voltaire, elle est un obstacle à la liberté de pensée, ainsi qu’à la démocratisation de la science et du progrès.

 

Ainsi Voltaire s’oppose à l’obscurantisme religieux par une lettre polémique. La banalisation de la science se fait sur plusieurs niveaux : par une description méthodique des travaux de Locke ainsi que par une condamnation de la rigueur d’esprit des théologiens. Cet écrit vaudra à Voltaire une nouvelle lettre à cachet. Pour échapper à l’emprisonnement, l’auteur s’exilera en Lorraine.

Nous aurions pu étudier le rôle de ce texte dans le mouvement philosophique et littéraire des Lumières.

D’autres auteurs ont critiqué l’obscurantisme religieux comme la notamment fait Denis Diderot avec Additions aux Pensées philosophiques écrit en 1762. Il y est inscrit la réplique suivante qui prouve l’antipathie de l’homme pour les théologiens :

« Egaré dans la forêt immense pendant la nuit, je n’ai plus qu’une petite lumière pour me conduire. Survient un inconnu qui me dit : Mon ami, souffle la chandelle pour mieux trouver ton chemin. Cet inconnu est un théologien. »

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