Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
3 août 2009 1 03 /08 /août /2009 18:36


Texte étudié :

"Eh - qu'est-ce qui est simple, à ce compte-là?" intervint, assez mal à propos, l'étudiant à lunettes.
"Comment, qu'est-ce qui est simple? Vous ne le savez pas? Vous ne vous en doutez donc pas quand même un peu, vous?" Adam eut un geste vers sa poche pour prendre le paquet de cigarettes, mais, nerveusement, sa main s'arrêta.
"Vous ne la voyez donc pas, cette vie, cette putain de vie, autour de vous? Vous ne voyez pas que les gens vivent, qu'ils vivent, qu'ils mangent, etc? Qu'ils sont heureux? Vous ne voyez pas que celui qui a écrit, "la terre est bleue comme une orange" est un fou, ou un imbécile? - Mais non , vous vous dites, c'est un génie, il a disloqué la réalité en deux mots. Ça décolle de la réalité. C'est un charme infantile. Pas de maturité. Tout ce que vous voudrez. Mais moi, j'ai besoin de systèmes, ou alors je deviens fou. Ou bien la terre est orange, ou bien l'orange est bleue. Mais dans le système qui consiste à se servir de la parole, la terre est bleu et les oranges sont orange. Je suis arrivé à un point où je ne peux plus souffrir d'incartades. Vous comprenez, j'ai trop de mal à trouver la réalité. Je manque d'humour? Parce que d'après vous il faut de l'humour pour comprendre ça? Vous savez ce que je dis? Je manque si peu d'humour que je suis allé beaucoup plus loin que vous. Et voilà. J'en reviens ruiné. Mon humour, à moi, il était dans l'indicible. Il était caché et je ne pouvais le dire. Et comme je ne pouvais le mettre en mots, il était beaucoup plus énorme que le vôtre. Hein. En fait il n'avait pas de dimensions. Vous savez. Moi je fais tout comme ça. La terre est bleue comme une orange, mais le ciel est nu comme une pendule, l'eau rouge comme un grêlon. Et même mieux: le ciel coléoptère inonde les bractées. Vouloir dormir. Cigarette cigare galvaude les âmes. 11è. 887. A, B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, W, X, Y, Z. et Cie."
"Attendez, attendez un moment, je -" commença la jeune fille. Adam continua:
"Je voudrais arrêter ce jeu stupide. Si vous saviez comme je voudrais. Je suis écrasé, bientôt presque écrasé..." dit-il, la voix non pas plus faible, mais plus impersonnelle.



Lecture Analytique :

Né à Nice en 1940, Jean-Marie Gustave Le Clézio est un romancier français contemporain. Détenteur du prix Nobel de littérature en 2008, il est l’auteur de Le Procès-verbal, son premier roman écrit à l’âge de 23 ans qui lui vaudra le prix Renaudot. Dans ce roman, l’auteur met en scène Adam Pollo, homme jugé fou qui est placé dans un asile psychiatrique. Le Clézio nous présente à travers ce texte à registre polémique et grâce à la psychologie déjantée de son héros le procès du langage, peu apte à retranscrire toutes les idées imaginées par l’Homme.

Aussi pouvons-nous nous demander comment Le Clézio fixe la frontière entre le normal et l’anormal ?

Nous verrons dans un premier temps la normalité présentée avant d’étudier la folie du héros.

 

I. Les différentes marques de la normalité

 

  • La normalité chez Pollo

 

Par ses écrits, Le Clézio nous fait nous interroger sur : Qu’est-ce que la normalité ? Aussi chercherons-nous à étudier celle-ci comme un comportement se rapprochant des normes, des valeurs et des pratiques acquises et partagées par l’ensemble des individus membre de notre société.

- Adam Pollo, dans son argumentation, utilise un discours tout à fait cohérent, si bien que l’on peut réellement se poser la question de sa folie. La cohérence se note par la forte ponctuation utilisée. Les phrases interrogatives sont très présentes ce qui montre qu’il a un message à transmettre, et qu’il ne parle pas de manière purement superficielle comme pourrait le faire un fou. On note de nombreuses virgules lorsqu’il argumente un peu ou lorsqu’il y a gradation. On voit des deux points dans « Et même mieux : » (21) tandis qu’il y a beaucoup de connecteurs logiques come « Et même mieux », « Ou bien la terre » (12)...

- Adam Pollo dévoile une courte réflexion sur lui-même et surtout sur son humour avec « Je manque d’humour ?... » Il est apte à se remettre en cause et à voir ses défauts.

- « Souffrir d’incartades » cette allusion au poète surréaliste Paul Eluard montre que le héros a de la culture et sait s’en servir avec talent : il n’est pas si fou.

- « Mon humour, à moi, il était dans l’indicible [...] je ne pouvais le mettre en mots... » (18) La thèse de Le Clézio et donc, d’Adam Pollo est que le langage est trop restrictif, il ne permet pas de dire tout ce que l’on peut imaginer.

 

  • Autres marques du « normal »

 

La normalité se situe aussi grâce aux deux autres protagonistes : « l’étudiant à lunettes » et la jeune fille.

- « Eh – qu’est-ce qui est simple, à ce compte-là ? » (1) l’étudiant, qui intervient « assez mal », s’intéresse à ce que peut penser Adam Pollo. »

 

 

II. La folie du héros 

 

  • Une argumentation agressive...

 

- « J’ai trop de mal » (14), « j’en reviens ruiné » (17), « je suis allé beaucoup plus loi que vous » (16). Les hyperboles présentes dans ce texte ont pour but d’accentuer sur les propos d’Adam Pollo.

- Dans son discours, dam Pollo utilise 9 interrogations rhétoriques. Tout d’abord, les six premières sont rapprochées au début du texte, puis il poursuit sur une série de courtes affirmations pour reprendre avec trois autres questions sans réponse.

- Ce discours dénombres de nombreuses gradations notables par des répétitions « Comment, qu’est-ce qui est simple ? [...] Vous ne vous en doutez donc pas quand-même un peu, vous ? ». Des parallélismes syntaxiques « C’est beau. Ça décolle de la réalité. C’est un charme infantile » sont présent, accentuant et accroissant la portée des idées

- Les phrases affirmatives sont courtes pour imposer sans développer son ressenti. Le rythme est alors binaire tandis que pour les phrases interrogatives, plus utilisées pour provoquer un questionnement chez les destinataires, le rythme est plus long.

- Le Clézio donne à son personnage un lexique assez familier, voire mordant. Celui-ci cherche à faire passer ses idées, sa perception à son interlocuteur par le biais de noms chocs. « Vous ne la voyez donc pas, cette vie, cette putain de vie, autour de vous ? » Putain accentue sur le fait qu’il ne se sente pas à son aise dans la société auquel il appartient. « celui qui a écrit [...] est un fou, ou un imbécile ? » : Nous sommes en présence d’une petite gradation caractérisée par « fou », qualifiant l’individu de malade, et « imbécile » qualificatif plus fort où l’homme n’a plus la légitimité de sa maladie pour se défendre. Ainsi Adam montre qu’il s’oppose à se schéma de pensé, celui-là même qu’il va condamner dans la suite de son argumentaire.

- Adam Pollo répète certaines idées et certains mots pour accentuer sur ce qu’il cherche à mettre en évidence : « Comment, qu’est-ce qui est simple ? [...] Vous ne vous en doutez donc pas quand-même un peu, vous ? » (3) Ici, « vous » est répété trois fois, accentuant sur le destinataire qui n’est autre que l’étudiant et le lecteur. « Savez » et « doutez » son deux mots à sens proche qui, dans le contexte, appuis sur ce qui va suivre. « Vous ne la voyez donc pas, cette vie, cette putain de vie, autour de vous ? » (6) « Vous » est répété encore deux fois tandis qu’il accentue sur la « vie » qu’il, comme nous l’avons vu précédemment, qualifie de « putain », mot qui laisse à penser qu’il ne se sent pas à son aise dans son milieu social d’appartenance. Par « Hein » (19), Le Clézio souligne ce qu’il avait spécifié avant, et Adam recueille l’avis de son interlocuteur sans pour autant attendre sa réponse.

 

 

  • ...faite par un héros déjanté

 

- Les trois dernières interrogations rhétoriques sur son manque d’humour montrent qu’il est assez « excité » et nerveux. En effet, il n’attend pas les questions et les réponses, il parle, affirme, et délivre un abadons d’idées en une multitude de phrases courtes. De plus, sa nervosité se lit dans « mais, nerveusement, sa main s’arrêta » (5).

 

 

Ainsi, par le biais d’un héros qui est dit fou, Le Clézio met en évidence un questionnement philosophique sur la normalité et un procès-verbal du langage. Or, Adam Pollo ne parait pas être fou mais semble avoir une perception des choses bien différente à celle des autres personnages présents.

Cette vision de la normalité peut se retrouver dans Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley où le héros, un homme se rapprochant par sa manière de pensée, d’agir et de vivre de nous, évolue dans un milieu ou aimer et remettre en cause est un crime. Cette opposition et l’attache qui se créée entre lui et le lecteur donne à cet univers toute sa splendeur et sa noirceur.

Partager cet article

Repost 0

commentaires