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3 août 2009 1 03 /08 /août /2009 21:12



Après des années de difficultés, Molière obtient la protection de Monsieur, frère du roi, qui lui accorde une pension. Le prestige de l’acteur croît en entraînant son lot de jalousie, et de pressions, notamment de la part des ultracatholiques qui voient d’un mauvais œil la relation entre le monarque et le comédien.

En 1664, sa pièce Tartuffe est censurée. Pour nourrir sa troupe, il écrit en l’espace de deux mois Dom Juan (1665) qui, malgré le succès qu’il rencontra, ne fut joué que 15 fois à cause notamment de son  « impiété ». Reprise sur scène au XIXème siècle, elle est aujourd’hui reconnue comme un chef d’œuvre du théâtre français.

Reprenant le thème du Dom Juan de Tirso de Molina dans El Burlador de Sevilla y Convidado de piedra (1625), cette pièce de théâtre est l’histoire d’un noble sicilien et libertin à l’excès qui, tout au long de la comédie, reçoit différents signes du mécontentement divin avant que celui-ci le happe dans les flammes de l’enfer. Le dénouement de Dom Juan se caractérise par une gradation de la colère divine, une constance dans le comportement du héros et s’achève sur une scène symbolique dans laquelle le libertin blasphémateur est condamné à l’enfer.

Aussi pouvons-nous nous demander comment Molière s’y prend-il pour concevoir une fin aussi surprenante.

Nous verrons dans un premier temps les scènes 4, 5 et 6 du dernier acte comme un dénouement resserré, puis nous analyserons le spectaculaire avant de porter notre attention sur l’aspect paradoxal.

 

Tout au long de la pièce, les scènes sont dans l’ensemble assez équivalentes en taille, et les actes ont un nombre de lignes semblables. Ceci est notamment dû aux bougies, seul moyen d’éclairer la scène au XVIIIème siècle et qui avaient une durée de vie proche de la vingtaine de minutes. Molière et bien d’autres auteurs devaient ainsi s’astreindre à respecter un temps de parole pour chaque acte de chaque pièce. De plus, la durée moyenne de l’une d’elle avoisinait les 1 h 30. En effet, les acteurs n’ayant pas une mémoire illimitée, l’auteur avait une nouvelle contrainte temporelle. De ce fait, on remarque que la fin du cinquième acte de Dom Juan est très rapide voire expéditive. Le temps de vie des bougies et les capacités des acteurs peuvent nous l’expliquer.

Cependant, une autre hypothèse est à faire valoir. En effet, en temps de censure, on peut s’imaginer que Molière redoutait d’être blâmé comme il l’avait pu l’être un an plus tôt avec Tartuffe. De ce fait, il a pu avoir voulu faire en sorte que les spectateurs n’aient pas le temps de s’interroger sur le devenir de Dom Juan.

En outre, or mis les contraintes temporelles et celles dues à la censure, on remarque aussi que l’intrigue se resserre sur les héros : Dom Juan et Sganarelle. Ceux-là affronte ensemble les derniers événements (Dom Juan : « Allons, suis-moi. » fin de la scène 5) avant d’être séparé.

Ainsi, l’intrigue se resserre autour des deux personnages principaux. Les scènes sont plus courtes pour éviter la censure et à cause des problèmes techniques de l’époque. Mais que peut-on dire du spectaculaire de cette fin ? C’est ce que nous verrons dans un second temps.

 

 

La scène 5 témoigne de l’entrée du surnaturel. Un spectre en femme voilée vient en effet donner le dernier avertissement à Dom Juan qui campe sur sa position rationaliste. L’apparition semble représenter les victimes du libertin (« je reconnais cette voix »). Elle est l’envoyée du Ciel pour avertir Dom Juan comme nous l’indique l’utilisation de « Ciel », « miséricorde », « repent », « diable »... On note « Le spectre change de figure, et représente le Temps avec sa faux à la main », didascalie qui corse un peu plus les effets spéciaux. De plus, lorsque le spectre s’est envolé, s’est autour de la statue du Commandeur de participer à l’intrigue. Ce protagoniste est, comme pour le spectre, assez périlleux à réaliser si l’on veut qu’il soit bien fait. En fin, le plus spectaculaire reste la scène représentée par la didascalie : « Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur Dom Juan ; la terre s’ouvre et l’abîme ; et il sort de grands feux de l’endroit où il est tombé »  Celle-ci nous laisse à penser à une chute continuelle de Dom Juan à travers les enfers et semble révéler un spectacle prodigieux.

Ainsi nous avons vu que cette fin est pour le moins spectaculaire, voire irréalisable pour les moyens de l’époque. Mais en quoi cette fin est-elle paradoxale ? C’est ce que nous tâcherons d’étudier.

 

Le paradoxe de cette fin repose sur le fait que Dom Juan, le héros de la pièce, meurt alors qu’il s’agit d’une comédie. De plus, alors que son maître est amené aux enfers dans une scène spectaculairement terrible, Sganarelle réclame son argent dans une tirade comique tant elle sort radicalement du sujet sérieux : « Ah ! Mes gages, mes gages ! ».

Or mis l’attitude assez spéciale du valet, Dom Juan ne semble pas être affecté parce qu’il lui arrive, il tend sa main sans rechigner à la statue et seul la souffrance physique semble le toucher.

 

Ainsi, le dénouement de la pièce est resserré autour des personnages principaux mais aussi dans le temps, spectaculaire avec l’intervention divine, les enfers, le spectre et la statue, et paradoxale car elle mélange les registres tragiques et comiques.

D’autres auteurs ont imaginé la suite de Dom Juan aux enfers, comme notamment C. Baudelaire dans Les Fleurs du mal.

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