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3 août 2009 1 03 /08 /août /2009 14:42


Texte étudié :

"Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est un présent du Ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d’en jouir aussitôt qu’il jouit de la raison. Si la nature a établi quelque autorité, c’est la puissance paternelle : mais la puissance paternelle a ses bornes ; et dans l’état de nature, elle finirait aussitôt que les enfants seraient en état de se conduire. Toute autre autorité vient d’une autre origine que la nature. Qu’on examine bien et on la fera toujours remonter a l’une de ces deux sources : ou la force et la violence de celui qui s’en est emparé ; ou le consentement de ceux qui s’y sont soumis par un contrat fait ou supposé entre eux et celui à qui ils on déféré l’autorité.


      La puissance qui s’acquiert par la violence n’est qu’une usurpation et ne dure qu’autant que la force de celui qui commande l’emporte sur celle de ceux qui obéissent : en sorte que , si ces derniers deviennent a leur tour les plus forts, et qu’ils secouent le joug, ils le font avec autant de droit et de justice que l’autre qui le leur avait imposé. La même loi qui a fait l’autorité la défait alors : c’est la loi du plus fort.


      Quelquefois l’autorité qui s’établit par la violence change de nature ; c’est lorsqu’elle continue et se maintient du consentement exprès de ceux qu’on a soumis : mais elle rentre par là dans la seconde espèce dont je vais parler et celui qui se l’était arrogée devenant alors prince cesse d’être tyran.


      La puissance, qui vient du consentement des peuples suppose nécessairement des conditions qui en rendent l’usage légitime, utile à la société, avantageux à la république, et qui la fixent et la restreignent entre des limites ; car l’homme ne doit ni ne peut se donner entièrement sans réserve a un autre homme, parce qu’il a un maître supérieur au-dessus de tout, à qui seul il appartient tout entier. C’est Dieu, jaloux absolu, qui ne perd jamais de ses droits et ne les communique point. Il permet pour le bien commun et pour le maintien de la société que les hommes établissent entre eux un ordre de subordination, qu’ils obéissent à l’un d’eux ; mais il veut que ce soit par raison et avec mesure, et non pas aveuglément et sans réserve afin que la créature s’arroge pas les droit du créateur. Toute autre soumission est le véritable crime de l’idolâtrie."


Lecture Analytique

« Egaré dans la forêt immense pendant la nuit, je n’ai plus qu’une petite lumière pour me conduire. Survient un inconnu qui me dit : Mon ami, souffle la chandelle pour mieux trouver ton chemin. Cet inconnu est un théologien. »

 

Cette courte citation extraite de Addition aux Pensées philosophiques écrit en 1762 par Denis Diderot traduit à elle seule, tout l’athéisme de l’auteur. Celui-ci s’inscrit dans le mouvement philosophique et littéraire des Lumières. Notamment connu pour avoir grandement collaboré à la publication de l’Encyclopédie (1751 – 1772), œuvre titanesque de 17 volumes rédigée sur plus de 20 ans dont il écrivit plus de 1000 articles.

 

La théorie de Diderot est principalement inspirée des thèses du philosophe anglais Locke dans son Traité du gouvernement civil (1689), ainsi de celles d’auteurs comme Rousseau (Discours sur l’inégalité et Contrat Social). Pour lui, « Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres ». Il s’agit d’ailleurs de la thèse d’un de ses articles, « Autorité », paru en 1751 dans le premier volume de l’Encyclopédie. Il y définit trois formes de puissance : l’autorité naturelle, l’autorité émanant de la violence et celle découlant d’un consentement.

 

L’extrait suivant de « Autorité » développe donc sa théorie. Aussi pouvons-nous nous demander comment Diderot s’y prend-il pour dénoncer l’autorité, dans un contexte politique répressif.

 

 Nous analyserons dans un premier temps l’audace du raisonnement de Diderot en notant les différentes définitions que celui-ci fait de l’autorité et la manière dont il les expose. Puis dans un second temps, nous porterons notre attention sur la parade que Diderot a mit au point pour éviter la censure.  

 

I. Un raisonnement audacieux

 

A. Diderot : Un penseur rigoureux

 

  • Un texte didactique structuré :

 

- Au paragraphe 1 (1 à 8) : Enoncé de la thèse de l’auteur et distinction des trois autorités (autorité naturelle, autorité émanant de la violence et autorité découlant d’un consentement)

- Au paragraphe 2 (9 à 13) : Définition de la puissance qui s’acquiert par la violence.

- Au paragraphe 3 (14 à 17) : Transition

- Au paragraphe 4 (18 à 27) : Définition de la puissance due à un consentement et justification de son argumentation (Dieu).

De plus, dans ce texte argumentatif, on remarque la présence de nombreux connecteurs logiques comme « mais » (l.3 et 15), « ou » (l.6 et 7), « car » (l.20), « aussitôt » (l.2 et 4), « quelque fois » (l.14), « en sorte que » (l.10), « autant que » (l.9), « si » (l.3 et 10) etc. Ceux-ci ont pour but d’articuler la pensée de l’auteur pour que le lecteur puisse suivre le cheminement intellectuel. Diderot cherche ainsi à enseigner, le texte est donc didactique.

 

  • Des termes soigneusement choisis :

 

On remarque que dans la rédaction de son texte, Diderot est à la fois objectif et catégorique.

- L’objectivité se ressent par la présence d’un unique pronom impliquant l’auteur : « Qu’on examine bien » (l.6). Par l’emploi de « on », Diderot semble jouer le rôle d’intermédiaire. Nous pouvons noter aussi « quelquefois » (l.14), terme qui montre que l’auteur prend en compte des cas rares. De plus, nous pouvons remarquer une hypothèse exprimée par la conjonction de subordination « Si » dans la phrase « Si la nature a établi quelque autorité, c’est la puissance paternelle... » (l.3) ; « c’est » est un terme plus incisif, plus catégorique. De plus, on note la présence de « mais » dans « mais la nature à ses bornes » (l.3). Il s’agit là d’une concession. On remarque ensuite l’emploi de deux verbes au conditionnel : « elle finirait [...] seraient » (l.4), ce qui indique que l’auteur ne cherche pas à démontrer la théorie qu’une autorité naturelle existe. Nous pouvons remarquer un autre « si » dans « si ces derniers deviennent à leur tour les plus forts ». Celui ne marque cependant pas l’objectivité de l’auteur car il est suivi d’un verbe au présent. Temps qui a dans ce texte une valeur de vérité générale. L’utilisation du verbe « suppose » dans « suppose nécessairement des conditions qui en rendent l’usage légitime », montre une nouvelle fois la tentative que Diderot fait pour montrer que celui-ci est objectif. Tous ces termes rendent le texte en apparence neutre. Ce n’est pourtant pas le cas.

- Dès l’énoncé de sa thèse, Diderot montre qu’il est catégorique dans l’expression de ses opinions. « Aucun » et « le droit » dans « Aucun homme n’a le droit de commander aux autres » (1.1) ne laisse en effet aucune place à la concession. De plus, on note que le temps principal de ce texte est le présent de vérité général. « Chaque individu » (l.2), « le droit » (l.2), « aussitôt » (l.2 et 4), « c’est » (l.3), « toute autre » (l.5), « toujours » (l.6) [...] sont autant d’expressions qui désignent l’aspect strict de la pensée de l’auteur. De plus, nous pouvons remarquer la présence de phrase courte en fin de paragraphe, ce qui permet à Diderot de placer des constats forts et donc, d’accrocher le lecteur. Les phrases longues quand à elles sont là pour le développement de l’argumentaire.

Ainsi, on peut s’imaginer que Diderot ne cherche pas la polémique, mais bien à enseigner sa théorie. Il rend son texte neutre par le biais d’artifices, mais reste catégorique dans sa conception de l’autorité.

 

B. Un texte engagé

 

  • Diderot expose sa théorie de l’autorité

 

Comme vu précédemment, Diderot définit trois types d’autorités :

- L’autorité naturelle venant de la mère et qui s’achève lorsque l’enfant est apte à vivre seul. Elle est donc limitée. Il s’agit là d’une thèse formulée par l’auteur, mais celui-ci ne cherche pas à la justifier ni à l’illustrer.

- L’autorité émanant de la violence. On note un champs lexical de la violence avec des termes comme « violence », « force », « joug », « obéissent », « soumis », « imposé », « tyran »... La mise en relation du « joug » avec la « justice » laisse planer l’idée d’une oppression. Nous pouvons aussi noter la présence d’une antithèse entre « celui qui commande » et « ceux qui obéissent » (l.10). Selon l’auteur, cette puissance est illégitime comme laisse le supposer la transition « ...celui qui se l’était arrogée devenant alors prince cesse d’être tyran » (l.16-17).

- L’autorité qui vient du consentement du peuple est quand à elle « légitime, utile à la société, avantageux à la République » (l.19) et limité. La présence de ces adjectifs mélioratifs trahie l’opinion de Diderot qui va plus nettement en faveur de cette dernière forme d’autorité.

 

Dans un premier temps, nous avons vu que par un raisonnement construit, Diderot s’oppose à l’autorité de l’homme qui s’établit par la violence. Il s’agit donc d’une réflexion audacieuse contre le pouvoir en place à cette époque, qui a pour habitude de censurer les essais politiques contre la monarchie. Dans un second temps, nous examinerons le stratagème mis en place par Diderot pour tenter d’échapper à la censure.

 

II. Une parade contre la censure

 

A. Dieu : Un argument de valeur

 

  • L’origine de la liberté et de l’autorité selon Diderot

 

Selon l’auteur, « la liberté est un présent du ciel ». Il s’agit là d’une périphrase car le ciel représente un Dieu. Diderot étant athée, on en conclut que pour lui, la liberté est un fait naturel. A l’inverse, on remarque la répétition du mot « droit » ainsi que la mise en parallèle d’une réfutation avec une affirmation (« Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est un présent du ciel... » l.1-2). L’auteur semble chercher à prouver que l’autorité provient du droit, et donc de l’homme.

 

  • Un discours prophétique

 

- Présence d’un champs lexical sur Dieu : « Ciel » (l.2), « maître supérieur » (l. 21), « Dieu » (1.22), « maître [...] absolu » (1.23), « créateur » (1.27).

 

- Selon l’auteur, « l’homme ne doit ni ne peut se donner entièrement et sans réserve à un autre homme, parce qu’il a un maître supérieur au-dessus de tout, à qui seul il appartient tout entier. » (l.21-22) Il ajoute : « C’est Dieu, dont le pouvoir est toujours immédiat sur la créature [...] mais il veut que ce soit par raison et avec mesure, et non pas aveuglément et sans réserve, afin que la créature ne s’arroge pas les droits du Créateur » (l. 22-27). On note la présence de verbes comme « permet » (l.24) et « veut » (l.25) qui caractérisent ce que Dieu accepte et désire. De plus, on remarque que Diderot qualifie « le créateur » de « maître aussi jaloux qu’absolu, qui ne perd jamais de ses droits et ne les communique point » (l.23). Son pouvoir « est toujours immédiat » (l.22). Ainsi, Diderot semble prendre le rôle d’un prophète dictant les paroles de Dieu comme si celles-ci émanent directement de l’intéressé. De plus, il dicte le comportement que chacun doit prendre : « il veut que ce soit par raison et avec mesure, et non pas aveuglément et sans réserve » de manière implicite car masqué derrière le catholicisme.

Ainsi, selon Diderot, la liberté et l’autorité proviennent de Dieu, seul maître apte à gouverner les hommes. Dieu est donc employé comme argument de valeur.

 

 

 

B. Diderot : Un athée convaincu

 

  • Une vision péjorative de Dieu

 

Dieu est qualifié par l’auteur de « maître aussi jaloux qu’absolu, qui ne perd jamais de ses droits et ne les communique point » (l.23). Son pouvoir « est toujours immédiat » (l.22). L’emploi des termes « jaloux », « absolu », « au-dessus de tout » et la mise en relation des termes « créature » (l.26) et « créateur » (l.27) (antithèse) montrent un lexique très péjoratif.

 

  • Une critique implicite de la monarchie

 

Comme vu précédemment, Diderot utilise l’image de Dieu comme argument de valeur. De plus, on remarque l’utilisation de termes catholiques pour dénoncer la monarchie de droits divins. En effet, nous pouvons noter la présence de l’adjectif « jaloux » pour qualifier Dieu, ainsi que « ne perd jamais [...] ne les communique point » (l.23). Ainsi « le créateur » ne partage pas ses pouvoirs et donc, la théorie avancée d’un monarque émissaire de Dieu, est réfutée. Il permet toutefois « que les hommes établissent entre eux un ordre de subordination, qu’ils obéissent à l’un d’eux » (l.25) mais il pose des conditions : « mais il veut que ce soit par raison et avec mesure » (l.26). On trouve ici une antithèse entre « raison » et « aveuglément », figure de style qui nous rappel la métaphore du flambeau (Lumières) irradiant l’obscurantisme.

 

Ainsi, Diderot s’oppose à l’autorité de l’homme qui s’établit par la violence, par le biais d’une réflexion audacieuse. Cependant cette entreprise de dénonciation du gouvernement monarchique n’est pas faite de manière explicite. Au contraire, il utilise un argument de valeur qui n’est autre que Dieu et emploi du vocabulaire catholique. Il se place alors dans le rôle d’un prophète dictant la parole divine, cette même parole qui va dans le sens du raisonnement de Diderot. Quoi de plus logique pour un fervent athée qui, pour reprendre le sens de la citation énoncée dans l’introduction, brandi la chandelle pour éclaircir l’obscurantisme religieux. Il s’agit là de deux des nombreux combats entrepris par la philosophie des Lumières et qui ont pu jouer un rôle lors de la séparation de l’Eglise et de l’Etat et l’installation d’une République.

Nous aurions pu étudier les influences de Diderot lorsque celui-ci a écrit son texte.

Le despotisme est aussi critiqué par Montesquieu dans le chapitre 6 du livre XI de De l’esprit des lois (1748).

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